CLARA NEWS

Evolution

Evolutions technologiques : quelles conséquences sur le monde du travail et le secteur de l’enseignement ?

 

Dans cet article, on abordera la thématique de l’évolution numérique et plus particulièrement de son impact sur le monde du travail. Aujourd’hui, ce que nombreux appellent le « progrès technique » ne cesse de s’amplifier. Certaines technologies nous aident à faire bien des choses plus vite et, dans certains cas, nous facilitent la vie. Il faut bien l’avouer dans notre vie quotidienne, le progrès technologique nous arrange plutôt bien. Mais qu’en est-il de son impact sur la manière d’envisager le travail et sur l’emploi ?

L’analyse qui suit portera moins sur la sémantique scientifique de ces évolutions que sur leur impact dans la société et sur la manière dont le travail et l’économie sont pensés.

Pour Karl Marx, le travail c’est d’abord un « procès qui se passe entre l’homme et la nature. »

L’organisation capitaliste vient en quelque sorte déséquilibrer cette relation entre l’homme et la nature en y intégrant notamment le profit, la compétitivité et les intérêts économiques. La machine devient alors l’outil indispensable au capitalisme pour atteindre ses objectifs.

Pour tenter d’apporter certains éléments de réponse à cette question complexe, on a rencontré trois personnes ressources, spécialistes de ces matières, Pierre Delvenne, Hadrien Macq et Bruno Poncelet.

Pierre DELVENNE  Hadrien MACQ

Pierre Delvenne est docteur en sciences politiques et sociales et travaille au centre de recherche Spiral, service attaché au département de science politique de l’Université de Liège.  Ses travaux portent notamment sur les sciences, technologies et société (STS), sur les politiques scientifique, technologique, industrielle et d’innovation ainsi que sur la gouvernance de la science.

Hadrien Macq est quant à lui doctorant en sciences politiques et sociales. Sa recherche porte sur les pratiques de participation publique dans les domaines liés aux sciences et aux technologies.

Il nous aide à mieux appréhender cette thématique tellement actuelle mais pourtant trop peu souvent analysée sous l’angle d’une potentielle « menace » grandissante pour certains secteurs d’activité et pour l’emploi.

Quels sont les objets de recherche sur lesquels travaille votre service de recherche ?

On analyse notamment la manière de gouverner les enjeux technologiques. Nous avons une expertise spéciale qui est d’étudier le rapport entre la science, la politique et la société. Nous nous intéressons aux technologies parce qu’elles constituent une force considérable de changement de la société. Il faut tout de même garder à l’esprit que ce développement technologique n’est pas nouveau, cela ne nous tombe pas dessus maintenant. La révolution industrielle est par exemple la preuve que ce développement technologique et son impact sur la société remontent à pas mal de temps.

Comment ces technologies touchent-elles le monde du travail ?

En fait, on serait entrés dans un deuxième âge de la machine. Le premier correspondrait à la révolution industrielle qui a transformé le monde du travail. Dans ce premier âge, la machine et l’homme étaient dans un rapport de complémentarité. L’homme pouvait se décharger d’un certain nombre de tâches qui étaient fatigantes mais son rôle restait néanmoins très important car il gardait la capacité de décision. On a, à présent, basculé dans le monde où la machine est, progressivement, en train de se substituer à l’homme. Certains auteurs mettent en évidence le fait qu’aux Etats-Unis, 47% des emplois tendent vers une automatisation.  Un secteur particulièrement touché à l’heure actuelle est celui de la vente où les caissier(es) sont peu à peu remplacé(e)s par des machines. Le secteur bancaire est, lui aussi, également touché et on y observe d’ailleurs beaucoup de licenciements. Le netbanking prend une place de plus en plus considérable et rend donc le travail des employés de banque parfois « superflu ».

Un autre élément important est l’ « ubérisation de la société ». Beaucoup de secteurs de travail ont comme concurrents des multinationales qui n’engagent pas de travailleurs, ne signent pas de contrats de travail mais investissent en revanche dans des plateformes technologiques. Ces multinationales font appel à des travailleurs pour certains services mais ceux-ci ne sont ni des salariés, ni des indépendants, ils ne cotisent pas, ils n’auront pas de pension, on ne prend pour eux aucune assurance santé.

Le secteur de l’enseignement est-il lui aussi en danger ?

L’enseignant pourrait en effet se voir quelque part dévalorisé parce qu’il n’est plus considéré comme l’une des principales sources d’informations et de connaissances. L’élève a désormais accès, via Internet, à toute une série d’informations. Un des dangers qui apparaît est bien sûr le « fact-checking », le fait donc que l’élève puisse aller vérifier ou contredire l’enseignement qui lui est donné par des sources recueillies sur Internet.

Par ailleurs, il est clair que dans le supérieur, par exemple, des cours sous la forme de vidéoconférence voient le jour.  Mais on ne peut pas parler de tendance, le rapport humain entre l’enseignant et l’élève est tellement important qu’il ne pourrait se voir substituer par autre chose. En outre, l’école est préservée dans ce sens où elle ne parait pas céder, pour le moment, au déploiement exagéré de toutes ces nouvelles formes de technologie. A l’école, on apprend à écrire et pas encore à coder avant de pouvoir écrire, je l’espère !  

Pierre Delvenne conclut notre entretien en nous disant qu’il a rencontré, dans le cadre de ses recherches, des travailleurs touchés par cette dévalorisation de leur travail et qui portent la devise suivante : « le monde sera tellement déshumanisé que les gens auront besoin de vrais lieux de socialisation et c’est alors vers nous qu’ils se tourneront ».

C’est plutôt un beau pari.

Bruno PONCELET

Entretien avec Bruno Poncelet

Bruno Poncelet est formateur au CEPAG (Centre d’Education Populaire André Genot)

Comment les choix de l’évolution vers le numérique se font-ils au niveau politique ?

Les gens ont parfois l’impression que ces évolutions arrivent toutes seules, comme une évolution naturelle et normale de la vie. Or, il existe un programme européen avec un indicateur (index DESI). La commission européenne organise et prône plusieurs évolutions majeures : la connectivité, booster les usages numériques, développer les compétences humaines de la population en maitrise numérique (enseignement classique, formation pour adultes, forem), faire basculer les services publics et les entreprises dans l’ère numérique.

L’objectif est donc clairement de booster la capacité des gens à maitriser des techniques numériques, mais aussi de développer des infrastructures avec des investissements publics pour vivre dans un monde de plus en plus connecté. 

Derrière l’évolution numérique, il y a donc un vrai travail politique qui est fait à la commission européenne. Chaque année, chaque pays reçoit une sorte de bulletin de notes pour évaluer son avancée en termes de numérique. L’argument officiel de l’UE est le suivant : plus vite on bascule dans l’ère numérique, plus on a de chances d’attirer des nouveaux travailleurs, plus qualifiés.  

Du point de vue du monde du travail, pourquoi peut-on avoir des craintes ?

Le monde numérique a comme conséquence la mise en concurrence des formes de travail régulé (salaire minimum, horaire, cotisations) où l’Etat fixe les règles du jeu avec des formes de travail qui ne seront plus du tout régulées. Cela va faire basculer le travail correct vers un travail incorrect. Cela permet aussi de mettre en concurrence des métiers, qualifiés ou non.

Ces questions inquiètent-elles le travailleur, le syndicat ?

Le syndicat est en train de découvrir peu à peu le sujet. Il a un discours très critique parce que les retours qui lui viennent du terrain sont aussi très négatifs. Pourquoi ? On est historiquement dans une phase où le rapport de force est plutôt du côté patronal et, en plus, ce sont ces derniers qui installent le numérique et donc qui augmentent leur moyen de contrôle et de pression sur le travailleur.

Un des discours alternatifs qui pourrait être porté par le syndicat serait de dire que l’évolution technique va diminuer l’emploi et donc le temps de travail (avec compensation de rémunération bien sûr !). Une des conséquences à cela serait le partage du temps de travail et donc du travail pour tout le monde.

Quant à l’enseignement, on est plutôt dans l’idée que des outils interactifs vont devoir rentrer dans l’apprentissage. Dans quelques années, cela va s’intensifier. Tout doit basculer vers le numérique. Les dérives potentielles c’est que l’enseignement aura besoin pour s’équiper d’instruments numériques et donc devra faire appel à des sociétés privées qui s’imposeront de plus en plus jusqu’à aller peut- être à un contrôle du contenu des programmes de cours.

Aux Etats-Unis, par exemple, il existe des écoles où les élèves sont devant des ordinateurs et quand ils sont face à une impasse, ils appellent leur professeur qui est dans une autre pièce. Cela limite évidemment les emplois.

Il ne faut pas oublier que l’on est une phase d’austérité qui entend supprimer un maximum de services publics et de politiques de solidarité et donc à partir du moment où le numérique entrera dans les services publics, des économies vont être faites sur le dos des travailleurs au motif qu’on n’aura plus besoin d’eux.

Au-delà des problèmes de pertes d’emploi, il y a ce risque de perdre des compétences cognitives et relationnelles. L’usage d’outils numériques ultraconnectés va faire régresser certaines choses chez l’humain, c’est certain.

RASSEMBLEMENT À LIÈGE DU 7 NOVEMBRE : UN ESPOIR ?

Le 7 novembre, nous étions plus de mille à Liège pour échanger ensemble autour de la question de la pénibilité du métier des personnels de l’enseignement.  

Merci à ceux et à celles qui étaient présents et qui ont donc, via leur participation, marqué leur intérêt pour cette problématique qui nous concerne directement.

Un premier constat que l’on peut tirer de cette journée de rassemblement est sans aucun doute le fait que nous étions nombreux. C’est un constat heureux et positif qui nous donne très certainement beaucoup d’espoir pour l’avenir. On sait qu’il est parfois compliqué d’interrompre son travail pour se rendre à un rassemblement syndical. Mobiliser est chose difficile, on ne s’en cachera pas.

En effet, cette difficulté peut s’expliquer notamment par les pressions que subissent certains enseignants, et plus largement des travailleurs, lorsqu’ils s’absentent. On connait aussi l’instabilité voire la précarité de nombreux emplois, les préjugés à l’encontre des enseignants ou des syndicalistes, et la primauté accordée à la « productivité » par rapport au bienêtre du travailleur…

Malgré ces réalités actuelles difficiles, nous étions plus de mille, toutes organisations syndicales confondues. Et pour cela, merci. 

Pourquoi l’organisation de cette journée ?

Cette journée était d’abord l’occasion de nous réunir, de nous rassembler, de nous écouter, d’échanger. Bref de faire tout ce que l’on n’a pas toujours le temps de faire dans la vie de tous les jours. On y reviendra plus loin dans l’article mais lors de cette journée, il a été mis en évidence, à plusieurs reprises, que l’enseignant est bien souvent isolé dans son travail de tous les jours, l’aspect collectif du métier manquant cruellement.

Dans le prolongement de ce constat, l’objectif de cette journée était aussi assurément de contribuer au renforcement d’une identité commune et collective du métier et de faire ainsi réaliser aux travailleurs de l’enseignement qu’ils ne sont pas seuls et que de nombreux camarades rencontrent les mêmes difficultés qu’eux.

Une autre motivation est à la base de l’organisation de cette journée, elle concerne un aspect plus concret, davantage directement politique, puisqu’il s’agit de nos pensions. Le Ministre des Pensions, Bacquelaine, a introduit la notion de pénibilité pour certains métiers comme condition d’octroi à une pension « raisonnable ». Les métiers non reconnus comme étant pénibles connaitront donc une régression en matière de pension et se verront attribuer des conditions d’accès à la pension plus défavorables. Nous en sommes donc malheureusement réduits à devoir justifier et mettre en évidence les difficultés spécifiques de notre métier pour espérer nous voir accorder cette reconnaissance de pénibilité de la part du Gouvernement Fédéral, condition sine qua non pour accéder à une pension qui ne serait pas trop réduite, aussi bien en termes d’admissibilité à la pension qu’en termes de montant.

Que retenir de cette journée ?

Ce que l’on retiendra de cette journée est finalement propre à chacun d’entre nous.

Chaque enseignant vit en effet son travail de manière différente et a dès lors intégré les informations émises lors de cette journée en fonction de la réalité qu’il vit sur le terrain. C’est un fait.

Et c’est d’ailleurs pour cette raison que décrire en la résumant la pénibilité du métier n’est pas facile. En effet, la pénibilité est une notion difficilement objectivable. C’est même quelque chose de parfois très personnel. Néanmoins ceci étant dit, un des objectifs sous-jacents à cette journée était de montrer que certains facteurs expliquant la pénibilité concernent tous les métiers de l’enseignement. Ces facteurs sont inhérents au métier même de l’enseignant, citons par exemple le fait de rester debout, l’articulation complexe entre le travail de préparation et son effectivité en classe, l’environnement du travail, comme par exemple l’exposition au bruit qui va de pair avec une certaine évolution du métier.  

On tentera dans les lignes qui suivent, de résumer quelques-uns des propos qui nous ont semblé pertinents pour la suite de nos travaux et de nos combats. Ces propos ont également un intérêt en ce sens qu’ils concernent tous les métiers de l’enseignement. Il est en effet essentiel, pour nous, organisation syndicale, de considérer et de défendre tous les métiers de l’enseignement ainsi que tous les niveaux, à valeur égale, et par conséquent de dégager des grandes lignes communes.

La triple responsabilité qui incombe à l’enseignant

L’enseignant a d’abord une responsabilité vis-à-vis des élèves présents dans sa classe. Ces élèves lui sont confiés et sont censés acquérir les savoirs et compétences définis dans les textes officiels. En classe, l’enseignant représente aussi l’adulte « civilement » responsable.

Face à sa hiérarchie, l’enseignant doit en outre respecter et faire respecter les règles, il doit également se soumettre aux programmes et aux textes officiels.

Mais ce n’est pas tout, l’enseignant a aussi quelque part une responsabilité par rapport aux parents qui lui confient leur enfant et attendent de lui la mise en œuvre des missions éducatives. La place des parents à l’école a parfois tendance à augmenter. Cela est plutôt positif de voir ces acteurs impliqués davantage dans l’éducation scolaire de leur enfant, mais pour l’enseignant, cela constitue un défi supplémentaire.

…Une triple responsabilité donc, découlant d’une triple relation, et pourtant un enseignant seul dans sa classe, isolé

En effet, une grande partie du travail de l’enseignant se déroule soit en classe, soit chez lui pour préparer les leçons. Comme l’a très justement relevé Vincent Dupriez, une telle structure organisationnelle ne permet ni d’apprendre avec ses collègues, ni d’échanger sur les difficultés professionnelles rencontrées et encourage en réalité l’isolement des travailleurs. Là où l’enseignant est en contact permanent avec toute une série de personnes, élèves, parents, hiérarchie, il est en réalité très seul dans le rôle qu’il mène. Une des propositions de Vincent Dupriez est donc de rendre la structure scolaire davantage collaborative notamment en généralisant les échanges entre enseignants, les recherches, la construction concertée d’outils pédagogiques, l’implication collective des enseignants dans les établissements. Mais aussi en développant des espaces scolaires (et des ressources) propices à un métier plus collectif.

La variabilité du métier d’enseignant suivant le contexte

Un autre facteur qui accroit très certainement la pénibilité du métier d’enseignant est davantage d’ordre systémique. De nombreux enseignants travaillent dans des écoles qui concentrent toute une série de difficultés dont l’une est d’accueillir un public défavorisé, ceci contribue très largement à ce sentiment de pénibilité. Or, on sait que dans notre système éducatif, la mixité sociale n’est pas un de nos points forts, bien au contraire, et que les publics socio économiquement défavorisés sont le plus souvent réunis dans les mêmes écoles. A ce sujet, Dominique Lafontaine, qui préfère parler de « satisfaction professionnelle » plutôt que de pénibilité, constate, au travers d’études scientifiques, que « la satisfaction professionnelle est meilleure dans les écoles fréquentées par un public d’élèves favorisés socialement ».

L’importance de la formation

La formation pédagogique n’a pas été citée comme étant un facteur pouvant influencer la pénibilité du métier mais plutôt comme un facteur décisif dans le choix de l’enseignant de poursuivre ou non dans la profession. Vincent Dupriez l’a mis en évidence lors de son exposé lorsqu’il dit ceci « les enseignants débutants, quand ils ont une formation pédagogique, ne partent pas en courant. Au contraire, … leur problème, c’est d’entrer dans le métier ! »

Il serait intéressant d’analyser à quel point la (non) formation peut influencer le sentiment de pénibilité. En effet, le fait de se sentir parfois démuni par rapport à certaines situations d’apprentissages ou certains comportements d’élèves peut sans doute être accru lorsque la formation n’a pas été assez complète, construite, intense et pertinente. 

Enfin, les mutations économiques actuelles et l’application de nouvelles stratégies organisationnelles ne vont pas dans le sens d’un travail soutenable et d’une amélioration du bienêtre des travailleurs. Comme l’a très bien évoqué Valérie Delsaux dans son exposé, le monde du travail a changé et cela n’est pas sans conséquence sur le travailleur. Les notions de flexibilité, de performance, d’adaptation à l’ère numérique, d’évaluation rythment de plus en plus nos journées de travail.

Tous les travailleurs sont confrontés à ces changements malheureux et c’est donc ensemble, par des actions regroupant plusieurs secteurs de travail, que nous devons essayer de faire bouger les lignes à ce sujet. Ces mutations et leurs conséquences, on vient de le dire, concernent tous les travailleurs dont ceux de l’enseignement. Elles viennent ainsi s’ajouter et amplifier les composantes plus spécifiques de la pénibilité du métier.

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Témoignage d’une enseignante du secondaire supérieur

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Distribution de tracts « Merci le MR ! » à la gare des Guillemins           

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Echanges informels autour d’une boisson et d’un sandwich dans le hall du Palais des Congrès 

Mixite sociale

 

La mixité sociale : comment agir ?

(Mixité sociale =  situation de coexistence entre des individus dotés de caractéristiques différentes >< Ségrégation sociale = séparation dans l’espace.
En FWB, c’est une séparation de fait et non une séparation légale, comme c’était par exemple le cas pour l’apartheid.)
 

Dans Tribune du mois d’avril, nous avions proposé un article sur la mixité sociale et son absence dans le Pacte. Nous avions notamment évoqué quelques pistes structurelles qui pourraient, chacune à leur niveau, créer davantage de mixité sociale au sein des écoles. Nous voudrions ici compléter cette analyse par quelques éléments recueillis lors d’un colloque traitant de ce sujet.

Ce colloque consacré à la mixité sociale a réuni un beau panel d’acteurs[1]et d’intervenants à la fois engagés et progressistes. Nous pouvons en dégager un certain nombre d’éléments susceptibles de rendre la mixité sociale à la fois plus effective et plus efficace. Dans cette nouvelle dimension, les acteurs, et plus précisément ceux de l’enseignement, ont sans aucun doute un rôle essentiel à jouer.

La mixité sociale : un consensus ?

On pense parfois qu’être favorable à plus de mixité sociale va de soi…et bien il n’en est rien ! On verra plus loin comment, par exemple lorsqu’une politique scolaire vise à davantage d’égalité, des acteurs peuvent s’y opposer nettement.

La mixité sociale n’est en effet pas une évidence pour tout le monde dans une société où l’on connait une distribution des places inégales. Pour Jacques Cornet, sociologue, il existe une injonction paradoxale entre, d’une part, les missions d’éducation, d’instruction et de socialisation données à l’école et, d’autre part, une certaine attente de production d’échecs par cette même école afin de mieux valoriser la réussite… de ceux qui y réussissent.  

Comment lutter pour plus de mixité sociale ?

Précédemment, nous avions évoqué différentes politiques scolaires visant à apporter une certaine régulation en vue notamment d’avoir un impact sur la mixité sociale au sein des écoles. A cette occasion, on avait notamment cité le décret inscriptions de 2007 qui visait à garantir aux élèves le même droit d’accès à une école. Cette mesure a fait l’objet de nombreuses oppositions de la droite, mais a également alarmé une bonne part de l’opinion publique et plus particulièrement les familles de milieux très favorisés/bourgeois qui se sentaient en quelque sorte ainsi privés d’un de leur privilège. En outre, la surmédiatisation des files d’attente devant certaines écoles n’a fait qu’exacerber ce sentiment de victimisation de certaines familles pourtant le plus souvent favorisées. Le décret n’avait pourtant comme objectif que d’assurer une meilleure égalité d’accès à l’école, à l’entrée dans le secondaire. Même si elle a apporté une transparence non négligeable sur le processus d’inscription, cette politique de régulation n’a eu finalement qu’un faible impact en termes de mixité sociale. Elle s’est vue en outre modifiée par une succession de décrets qui semblent en avoir amoindri les effets.

Pour certains des intervenants à ce colloque, ces politiques progressistes « venant d’en haut » sont nécessaires mais toutefois insuffisantes. Pour garantir une meilleure mixité sociale et surtout une mixité sociale efficace, il faut une impulsion politique mais aussi une adhésion dans le chef des acteurs de l’enseignement. Il faut donc aussi leur attribuer un pouvoir d’action. C’est la conjugaison des deux, politique scolaire et pouvoir d’action des enseignants, qui fera réellement évoluer les choses.

Qu’est-ce qu’une mixité sociale efficace ?

La mixité sociale dans les écoles consiste à regrouper des élèves provenant de milieux socio-économiques différents. Cet objectif, on l’a vu ne va pas de soi et, ce n’est pas parce qu’un certain niveau de mixité sociale est atteint que c’est automatiquement efficace en termes d’apprentissage. Autrement dit, si l’objectif de mixité sociale dans les écoles peut, à un moment donné, être atteint plus ou moins partiellement, cela ne garantit pas que cette mixité sociale va faire en sorte que les élèves de milieux défavorisés acquièrent les apprentissages nécessaires afin d’atteindre des places ou postes traditionnellement réservés aux élèves issus des classes sociales favorisées. C’est là pourtant l’objectif.

La mixité sociale ne serait dès lors pas seulement un objectif en soi mais aussi un moyen nécessaire pour arriver ce que l’on pourrait appeler l’égalité des places. Plus simplement dit, la mixité sociale au sein de notre système scolaire pourrait (et devrait) avoir en réalité un rôle d’ascenseur social.

Dans cette perspective, un réel enjeu est de faire en sorte que les enseignants gèrent l’hétérogénéité des élèves en vue d’atteindre cet objectif. Il ne s’agit pas seulement de favoriser la mise en relations d’enfants et de jeunes issus de milieux socio-économiques différents, mais aussi (surtout) de tenir compte de cette mixité sociale dans la manière dont les apprentissages sont organisés.

Julien Netter, maitre de conférences[2] en sciences de l’éducation, a relaté une expérience portant sur une activité théâtrale menée dans des classes différentes. L’activité théâtrale avait comme but ici de faire émerger chez les élèves leurs acquis dans le cadre du cours de français et de les utiliser dans la construction d’une pièce de théâtre. La première classe était totalement homogène, composée d’élèves venant d’un milieu social défavorisé. On a vu que l’activité ne fonctionnait pas du tout notamment parce que les apprentissages visés par l’enseignante étaient trop peu explicites. Julien Netter explique très bien comment, dans ce cadre, les attentes de l’école sont très éloignées de celles des élèves de classes plus populaires. Dès lors, les élèves s’engagent dans le jeu que constitue l’activité sans percevoir qu’il s’agit d’un travail en lien avec les apprentissages. L’activité apparaît donc plutôt comme un moment de détente que comme un temps scolaire et le comportement des élèves pendant l’activité en témoigne.

La même activité a été menée dans une deuxième classe, cette fois-ci plus hétérogène. Certains élèves saisissent le sens de l’activité et mettent à profit leur acquis en français dans la rédaction de la pièce. Non seulement l’activité se déroule bien, mais les élèves y montrent une bonne compréhension des apprentissages tant culturels que cognitifs visés par l’enseignant. Quelques élèves par contre, les moins favorisés socialement, sont mis en difficulté par ces appentissages. L’enseignant les aident alors pour faire réussir l’activité et pour permettre à ces élèves d’être tirés d’affaires. Même si au bout du compte chacun semble satisfait du résultat de l’activité, il apparaît que ce qui a permis aux élèves en difficulté de s’en sortir correspond à une diminution des attentes de l’enseignant vis-à-vis de ces élèves qui sont dès lors passés à côté des apprentissages visés.

L’observation de ces deux activités montre que la mixité sociale n’est favorable aux apprentissages que si l’organisation des apprentissages est pensée aussi en fonction des difficultés que rencontreront les élèves socialement défavorisés, dans ce cas-ci en anticipant le fait que l’activité théâtrale proposée comporte des références culturelles et un travail sur la langue de l’écrit qui sont proches de la culture familiale des classes moyennes instruites. Ce qui favorise l’entrée dans les apprentissages des uns peut constituer un obstacle pour les autres, si la situation d’apprentissage ne veille pas à prévoir des dispositifs qui permettront à ces autres de franchir l’obstacle. Par exemple ici en travaillant au préalable les références cuturelles implicites et en mettant peu à peu tous les élèves dans un même rapport à la langue de scolarisation.

Pour conclure …

Nous voulions mettre en perspective ici le rôle que peuvent avoir les politiques scolaires dans les évolutions sociétales. Ces politiques sont évidemment nécessaires et l’impulsion politique est une condition sine qua non pour faire avancer le système scolaire vers plus d’égalité mais elles ne suffisent pas. Les acteurs de l’enseignement ont un rôle essentiel à jouer et il s’agit de leur donner la possibilité de l’exercer.

La concentration, dans un même établissement d’enfants issus de milieux défavorisés peut devenir un handicap pour tous ceux qui y sont rassemblés et donc, nuire à leur future intégration économique.

Jean Hébrard

[1] Cet article se base notamment sur les interventions de Marc Demeuse, Georges Felouzis, Roger Godet, Julien Netter et Jacques Cornet.

[2] En France. 

              Nos droits syndicaux sont-ils menacés ?

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C’est désormais devenu habituel d’entendre que dans des pays comme la Turquie mais aussi l’Espagne ou la Hongrie, les droits syndicaux soient bafoués mais, plus grave encore, que certains syndicalistes se voient muselés voire parfois même emprisonnés.

Dès lors, une des questions fondamentales que nous avons indubitablement à nous poser aujourd’hui est celle-ci : en Belgique, pays où des droits syndicaux semblent bien acquis, sommes-nous réellement à l’abri de tout ? Le Gouvernement MR/NVA actuel ne risque-t-il pas de déforcer le syndicalisme ?

Pour nous aider à répondre à ces différentes questions, nous avons rencontré Jean-François Tamellini, secrétaire fédéral de la FGTB. Son expertise sur ces questions nous a permis d’alimenter et d’enrichir notre analyse lors de la rédaction de cet article.  

 

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Un bref détour sur le cadre juridique

Que désigne-t-on par le vocable de droit syndical ?

Tout d’abord, le droit syndical représente l’ensemble des normes qui ont trait à la création, à l’adhésion, à la protection mais aussi aux missions des membres d’un syndicat. Parmi ces missions, on peut citer la négociation de conventions collectives, inscrite en Belgique dans le cadre du Pacte social de 1944 qui crée les bases de notre Sécurité sociale. C’est aussi à ce moment-là que l’on décide de mettre en place le Conseil National du Travail.

Au niveau européen, en ce qui concerne les droits syndicaux et notamment le droit de grève, c’est à la charte sociale qu’il faut se référer. Notons que cette charte sociale est considérablement mise à mal par les gouvernements ultralibéraux dans l’Europe d’aujourd’hui.

Au niveau international, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) conditionne les droits syndicaux. L'OIT réunit des représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs de 187 Etats Membres  pour établir des normes internationales, élaborer des politiques et concevoir des programmes visant à promouvoir le travail décent pour tous les hommes et femmes dans le monde.

En Belgique, quelles sont les principales missions des trois syndicats représentatifs (FGTB, CSC et CGSLB) ?

Jean-François Tamellini identifie cinq principales missions des syndicats en Belgique.

Si on en revient à sa Déclaration de principes, la FGTB vise fondamentalement à la constitution d’une société sans classe, à travers une transformation totale de la société. Notre première mission, propre à la FGTB, s’inscrit donc dans notre combat anticapitaliste pour la défense des droits des travailleurs.

De manière plus globale, si on examine le champ de compétences du front commun syndical, une des principales missions est une mission de concertation, incarnée sur le plan interprofessionnel par le Groupe des 10, qui est l’instance de concertation suprême. Négociation des salaires, des conditions de santé/sécurité, de formation professionnelle... La concertation sociale se fait bien sûr à différents niveaux (interprofessionnel, sectoriel, entreprise) et avec différents interlocuteurs, patrons ou ministres, selon qu’on se trouve dans le cadre privé ou public.

Le syndicat gère également la sécurité sociale. Pour JF Tamellini, cette mission est fondamentale car elle permet d’atteindre un objectif de réduction des inégalités sociales. Cette mission est malheureusement actuellement fortement diluée par le Gouvernement en place. On reviendra sur cette idée plus en détails dans les lignes qui suivent.

Par ailleurs, le syndicat a également une mission de payement des allocations de chômage. Cette mission explique le taux de syndicalisation très élevé. Il y a en effet 3,4 millions d’affiliés en Belgique à l’un des trois syndicats représentatifs. Aujourd’hui, le fait de s’affilier à un syndicat belge représente une forme d’« assurance tous risques » qui permet à l’affilié de bénéficier d’une couverture sociale solide ainsi qu’ à des services d’information mais aussi de défense de ses droits.

Une dernière mission est la défense juste des travailleurs. Cette mission est aussi mise à mal par le Gouvernement actuel qui souhaite notamment réduire le droit de grève en imposant un service minimum.

En Belgique, on dit souvent qu’il y a un dialogue fort, qu’est-ce que cela signifie ?

Pour JF Tamellini il faut parler à l’imparfait malheureusement. Le gros enjeu pour un syndicat comme la FGTB est la répartition des richesses. Une grosse partie de la richesse du pays est créée par les travailleurs et il est donc logique que ces derniers récupèrent ce qui leur revient.

Force est de constater qu'aujourd'hui cette répartition des richesses à travers la concertation sociale est totalement en rade.

Ce qui justifie selon Tamellini, à défaut de réelle concertation, un retour aux valeurs fondamentales de la FGTB, à savoir une sortie du système capitaliste.

La concertation sociale ne fonctionne donc plus car la répartition des richesses est inaudible par le Gouvernement actuel, qui s’attaque lourdement aux services publics, instrument précieux de cette redistribution des richesses, et à la sécurité sociale, outrancièrement mise à mal. Or le dialogue social découle de la concertation sociale, en aucun cas de la compromission.

Qu’est ce qui fait que dans certains pays, les droits syndicaux ne sont pas respectés ?

Il faut d’abord signaler que sur une base mondiale, il y a une proportion énorme de pays où les droits syndicaux ne sont pas respectés. Le point commun des régimes qui empêchent l’exercice des droits syndicaux, c’est un pouvoir non démocratique. Pour JF Tamellini, les droits syndicaux sont vraiment à la base d’une démocratie. Malheureusement, si l’extrême droite gagne du terrain dans plusieurs pays d’Europe, il y aura inévitablement une atteinte à la démocratie et donc une atteinte à toute une série de droits et de libertés tels que la liberté de la presse, les droits syndicaux et d’autres.

En Belgique, il y a une volonté de la NVA et des libéraux de restreindre les droits syndicaux. Avec pour principaux objectifs le démantèlement des mécanismes de solidarité au profit des actionnaires privés et le détricotage du droit du travail (et notamment des conditions salariales) au détriment de l’ensemble des travailleurs.

Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui la FGTB des deux autres syndicats ?

Pour JF Tamellini, la FGTB doit rester un syndicat de combat, anticapitaliste. Notre spécificité est que tout mandat doit venir de la base et donc des affiliés pour remonter vers le sommet de la pyramide. Et il faut que l’on persiste et progresse encore dans ce sens-là. Un de nos défis est de recréer des perspectives, de montrer que des choses peuvent bouger et changer.

Une référence sur la question

Bernard Thibault, 2016 « La troisième guerre mondiale est sociale »

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En Europe, les droits sociaux sont fréquemment présentés comme des « privilèges » d'un autre temps. La version néolibérale de la mondialisation a fait de la concurrence un absolu qui s'est étendu à la planète entière. Les dégâts humains de cette véritable guerre sociale mondiale sont énormes.

Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT est désormais membre du conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT). Dans cet ouvrage, au départ de constats très durs mais réalistes tels que l’augmentation du chômage, le travail obligatoire des enfants dans certains pays, la paupérisation de la population, le manque criant de protection sociale, mais aussi mais aussi le caractère non universel des droits syndicaux, l’auteur explique que la solution ne peut pas être le repli sur soi nationaliste. C’est au contraire la promotion de l'égalité des êtres humains par l'adoption dans les divers pays du monde de normes protectrices et élevées tant en termes de rémunération que de conditions de travail qui fera évoluer les choses positivement.

Clara Kerstenne – 4/05/2017