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DU MAÎTRE AU PRATICIEN RÉFLEXIF : LE MÉTIER D’ENSEIGNANT, UN MÉTIER QUI ÉVOLUE ET SE COMPLEXIFIE AU FIL DU TEMPS 

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L’enseignant, autrefois principal, voire unique, dispensateur du savoir, est désormais un acteur dans la société au même titre que d’autres. Comment son image a-t-elle évolué avec le temps ?

Dans ce premier article, nous rappellerons brièvement quelques étapes de l’évolution de l’image et du métier d’enseignant. Dans le numéro de juin de Tribune, on envisagera des aspects plus spécifiques de cette évolution qui ont touché la pratique même du métier.

Autrefois, dans sa classe, l’instituteur fonctionnait sur un modèle que l’on pourrait comparer à celui du père de famille. Le maître d’école détenait un savoir qu’il dispensait aux enfants qui lui étaient confiés. Dans cette optique, la polyvalence du maître allait de soi, l’éducation était pensée comme globale et la distinction entre enfant et élève inexistante. Le rôle de l’enseignant dépassait ainsi largement le cadre de sa classe. Personnalité morale et intellectuelle du village, l’instituteur y était très actif, au même titre que le bourgmestre ou le curé, et, parfois même, contre l’influence de ce dernier.

L’enseignant du secondaire, lui, ne s’adressait à cette époque qu’à une fraction des jeunes générations, celle qui avait la chance de ne pas aller trop rapidement au travail et qui allait constituer les élites ou, à tout le moins, une certaine classe moyenne au sein de la société.

Le rôle de l’enseignant était alors clairement défini et, à ce titre, reconnu. Les temps ont depuis bien changé.

La rupture avec l’image traditionnelle du « maître d’école », même si elle a été progressive, est devenue un fait incontestable. Elle passe d’abord par un retrait progressif de l’espace social et le statut de l’enseignant se banalise notamment suite au fait que le niveau d’étude général augmente. Les sources d’accès au savoir se diversifient et se multiplient également. Le rapport à l’autorité se modifie dans toutes les sphères de la société et notamment dans le champ scolaire. De plus, à présent, l’enseignant n’intervient plus isolément dans l’école, la notion d’équipe éducative se fait jour et le directeur occupe une place plus visible et devient l’interlocuteur privilégié des parents.

Bien sûr, bon nombre d’autres éléments peuvent expliquer cette mutation importante dans le travail de l’enseignant. Nous choisirons donc ici d’en évoquer trois qui, au-delà de leur particularité, vont, tout trois, dans le sens de cette transformation.

Un premier élément, bien que certes à valeur surtout symbolique, réside dans le Serment de Socrate. Depuis 2004, par voie décrétale, au terme de leur formation, les futurs enseignants sont invités à prêter ce serment. Ils s'engagent ainsi « à mettre toutes leurs forces et toute leur compétence au service de l'éducation de tous les élèves qui leur seront confiés ». Il y a là un engagement public à promouvoir l’éducation de tous leurs futurs élèves. Autrefois le maître était validé par l’autorité et, de ce fait, reconnu par ses pairs et l’ensemble de la société. Aujourd’hui, il est invité à s’engager. Cet engagement concerne tous ses futurs élèves, il s’agit donc d’aller vers davantage d’égalité.

Le cadre institutionnel a également évolué et dans la foulée de l’allongement de l’obligation scolaire (votée en 1983), d’autres réformes ont été décidées notamment pour promouvoir la réussite scolaire du plus grand nombre d’élèves possible. Le décret « Missions » de 1997 en est un bel exemple. On assigne désormais des objectifs spécifiques à l’école et l’enseignant devient un réel acteur dans la poursuite de ces derniers, il doit veiller à ce que le contrat entre l’école et la société se réalise correctement. Il a fallu attendre 1997 pour que soient définis les objectifs généraux assignés au système scolaire. N’est-ce pas parce qu’auparavant les rôles et objectifs allaient de soi et qu’il n’y avait nul besoin de les définir ?

Le public scolaire s’est également modifié avec ce qu’on a appelé la massification de l’enseignement secondaire. Cette massification du secondaire a aussi eu un impact sur les missions de l’école primaire. Les enseignants doivent à présent pratiquer leur métier dans des classes de plus en plus hétérogènes. Les conditions d’apprentissage et d’enseignement ont ainsi fortement évolué, les recommandations pédagogiques aussi. Pour faire simple, on peut dire que l’on est passé d’une transmission de l’information à la construction d’apprentissages chez l’élève.

Le métier et ses conditions d’exercice se sont complexifiés, les attentes sociétales se sont diversifiées. Au fil du temps, l’enseignant s’est ainsi vu assigné des rôles variés. Il doit rester un maitre instruit qui maitrise donc au mieux sa discipline et l’évolution de celle-ci. En outre, il doit se montrer pédagogue, concevoir  et gérer les situations d’apprentissage. On s’attend également à ce qu’à travers son action pédagogique, il soit un acteur social. Il doit dès lors avoir une connaissance globale des institutions et du cadre légal et être initié à la diversité sociale et culturelle. On attend enfin de l’enseignant qu’il soit un praticien réflexif c’est-à-dire un professionnel qui exerce un retour permanent sur ses propres pratiques.

Philippe Perrenoud[1], sociologue suisse, n’identifie pas moins d’une cinquantaine de compétences qui deviennent aujourd’hui cruciales dans le métier d'enseignant. Certaines d’entre elles sont nouvelles ou prennent aujourd'hui une importance considérable suite à la transformation des systèmes éducatifs et des conditions de travail des enseignants. L’auteur répartit ces compétences en dix grandes « familles » :

  1. Organiser et animer des situations d’apprentissage ;
  2. Gérer la progression des apprentissages ;
  3. Concevoir et faire évoluer des dispositifs de différenciation ;
  4. Impliquer les élèves dans leurs apprentissages et leur travail ;
  5. Travailler en équipe ;
  6. Participer à la gestion de l’école ;
  7. Informer et impliquer les parents ;
  8. Se servir des technologies nouvelles ;
  9. Affronter les devoirs et les dilemmes éthiques de la profession ;
  10. Gérer sa propre formation continue.

Le «  maitre savant » d’autrefois n’était jamais remis en cause, sa parole était considérée comme quasiment sacrée.

Aujourd’hui, on le sait, ce n’est plus le cas. Les attentes sociétales face à l’école et aux enseignants restent néanmoins fortes, importantes, primordiales. Mais ces attentes ont évolué, elles se sont diversifiées et complexifiées. Le métier aussi.

Clara Kerstenne – 6/04/17

[1] Dans son livre « Dix nouvelles compétences pour enseigner » (1999) 

L’école plus que jamais

2017 : le constat est lourd. Le citoyen belge est perdu, il a tendance à se sentir seul et désemparé. Il n’a plus confiance en ses élites, ses politiques et ses médias, et rejette l’autre, telle est sa réaction, aussi primaire soit-elle. Comment en sommes-nous arrivés là ? Si on s’en tient à l’enquête « Noir Jaune Blues », publiée par le Soir et la RTBF, « les institutions sont délégitimées, les valeurs-ciment s’effritent l’individu est soumis à diverses dominations avec un sentiment d’une faible capacité à agir, ce vécu de victimes fait que la peur domine. »

Bref, le belge se sent abandonné, le belge se sent seul face au monde.

Et cela, certains partis politiques l’ont bien compris…

Dans ce contexte, certains d’entre eux se servent de la peur des citoyens pour étendre leur électorat. Agir sur la peur, nous diviser, trouver un coupable à nos malheurs … telles sont les stratégies actuelles utilisées par certains de nos élus politiques. Stratégies qui ne sont certes pas récentes mais qui semblent particulièrement efficaces dans le climat d’incertitude qui règne aujourd’hui.

Discours intolérables, xénophobes, accompagnés d’un arrière-goût des années 30. Les dernières élections aux Etats-Unis et les sondages concernant les prochaines élections en France font froid dans le dos. Comment agir ? Comment lutter pour ne pas s’habituer à des discours de rejet et de haine  vis-à-vis des chômeurs, des immigrés, des travailleurs pauvres mais aussi des travailleurs des services publics, des syndicats, etc. ?

L’école n’a-t-elle justement pas un rôle fondamental à jouer dans cette conscientisation ? Eviter le repli sur soi, c’est échanger, c’est apprendre à connaitre l’autre, à se connaitre, à connaitre le monde dans lequel nous vivons.

Et c’est à nous, enseignants, acteurs de l’école, qu’il revient de travailler et d’obtenir les moyens de réaliser ces changements. C’est bien nous qui pouvons tenter de leur transmettre certaines valeurs fondamentales qui les rendront autant que possible des citoyens responsables et éclairés. C’est encore nous qui pouvons, possiblement, jouer un rôle fondamental dans le développement de leur esprit critique, mais aussi d’une certaine ouverture d’esprit qui peut mener à une attitude de tolérance envers l’Autre et la différence.

C’est peut-être également ce travail fondamental de conscientisation et d’ouverture à la complexité du monde, qui les feront s’insurger contre ces personnages aussi provocateurs que dangereux qui occupent aujourd’hui une grande partie des champs politiques et médiatiques. Nous ne nous étendrons pas ici sur les récents et répétitifs discours haineux de certains politiciens du nord de notre pays mais en tant que syndicat il est important que nous montrions notre indignation et notre inquiétude.

L’école a plus que jamais ce rôle à jouer, un rôle rassembleur, fédérateur, créateur d’esprit critique et de citoyenneté. L’école doit aussi impérativement garantir plus d’égalité…égalité dont nous avons fait état dans ce numéro de Tribune, tant cette valeur nous est chère.

Pour que nous, enseignants, puissions être acteurs de changement, nous devons être dans des conditions de travail optimales car notre rôle est colossal.

En tant que syndicat des enseignants, notre devoir est de nous insurger contre ce type de discours dévastateur, nous ne pouvons accepter de nous habituer à des paroles haineuses et politiquement incorrectes. L’école incarne aujourd’hui une lueur d’espoir dans cette grisaille.  Mais pour renforcer cette lueur, nous devons aussi proposer autre chose, montrer aux citoyens que des alternatives sont encore possibles et envisageables.

Nous le devons.

« Au-delà des catégories, des nationalismes, des idéologies, des clivages politiques et de tout ce qui fragmente notre réalité commune, le temps nous semble venu de faire appel à l’insurrection et à la fédération des consciences pour mutualiser ce que l’humanité a de meilleur et éviter le pire. » (Pierre Rabhi)

C. Kerstenne